C’est un bus?!
C’est un train?! Non, c’est un bus-carril! Trois fois par semaine, un bus transformé pour rouler sur des rails fait le trajet entre Sucre et Potosí et dessert tout un tas de communautés indigènes qui n’ont pas accès à la route. En voiture pour le voyage le plus improbable que j’ai fait depuis mon départ!
Première étape: obtenir une information fiable sur les dates et heures de fonctionnement, ce qui n’est pas chose facile. Entre les agences qui me disent que le service a été arrêté, et l’office de tourisme qui sait vaguement qu’il y a quelque chose mais me conseille de regarder sur le Lonely Planet pour trouver le numéro de téléphone du bonhomme qui travaille à la gare, je suis pas sorti d’affaire. Quelle bande de branlous, ces boliviens :)
Finalement, je décroche le fameux sésame et un téléphone public pour appeler
le monsieur en question, qui me certifie que tout fonctionne et que le bidule
part de la gare d’El Tejar, à quelques kilomètres de Sucre. Il m’invite à
passer à la gare pour acheter mon billet en avance, étant donné qu’il y a une
forte demande. Aussitôt dit aussitôt fait, je saute dans un colectivo et je
file à la gare en question… qui se trouve être fermée, en plus d’être située
entre un camp d’entraînement militaire et un terrain de basket désaffecté.
Youhou. Bon, il y a des rails quand même, ce qui est bon signe, et une petite
dame venue voir ce que je pouvais bien faire dans ce coin m’informe que le
guichet devrait ouvrir d’ici 10 minutes.
10 minutes en Bolivie ça veut dire environ une heure, ce qui me laisse le
temps de faire une petite expédition pour acheter une bouteille d’eau dans le
quartier (il faut demander à Pedro, qui est en train d’écouter de la salsa-
techno dans son épave de taxi tuné, pour qu’il demande à Maria d’ouvrir la
grille de son magasin pendant que je manque me faire dévorer par trois énormes
chiens, le tout sous le regard goguenard des militaires qui me regardent
agglutinés à la grille du camp). Dans le coin, il y a aussi un joli arbre avec
des fleurs bleu-violet qui m’a beaucoup plu.
Je m’égare un peu mais j’ai fini par acheter mon billet et je suis revenu deux jours plus tard, pour le voyage proprement dit. Alors ben comme le nom l’indique, à part les roues qui ont été remplacées par des bogies de chemin de fer et un gros klaxon qui fait pouet comme un vrai train, tout le reste ressemble à un bus normal. Du coup il y a un volant qui ne sert à rien, le “machiniste” passe les vitesses, et la porte d’entrée est du côté opposé au quai, c’est assez rigolo.
Le machin roule sur la voie ferrée entre Sucre et Potosí. Elle fut beaucoup
utilisée du temps où Sucre était la capitale et Potosí une des villes minières
les plus prospères d’Amérique du Sud, mais elle a été désaffectée il y a plus
de dix ans. Elle n’est d’ailleurs pas homologuée pour faire rouler des trains
car personne ou presque ne l’entretient - mais comme là c’est juste un bus on
va dire que ça va quand même.
Le voyage est assez surréaliste: l’assistant descend de temps à autre déblayer
les pierres qui encombrent la voie; on s’arrête au milieu de nulle part pour
prendre des gens ou des colis et les débarquer au milieu de nulle part mais
ailleurs; il faut user du klaxon pour faire bouger les moutons et les ânes qui
sont couchés ou broutent au milieu des rails… Le service a un côté très
convivial - pour la plupart des villages desservis c’est le seul moyen de
transport “grande distance”, donc il est très apprécié par les habitants qui
offrent une assiette de patates, une botte d’oignons ou un peu de pain au
machiniste et à son assistant. Et le paysage est absolument magnifique.
Après environ 6h30 de voyage (pour à peine 180 kms, je laisse les matheux faire le calcul de la vitesse moyenne mais ça fait pas beaucoup), on arrive à Potosí, qui se targue d’être “la ville la plus haute du monde”, située entre 4000 et 4100m d’altitude. La ville a perdu sa splendeur d’antan car les ressources se sont épuisées, et les vieilles locomotives qui tiraient les convois miniers rouillent tranquillement à la gare…